Avant de lancer Nomad Impact, Charlotte Jeuniaux a accompagné plusieurs organisations dans la structuration de leurs outils de communication et de gestion. En Belgique comme à l’international, elle observe les mêmes difficultés : des outils numériques présents, mais rarement maîtrisés en interne. Une réalité qu’elle a notamment retrouvée lors d’une mission récente menée au Cambodge.
MonASBL.be : Depuis plusieurs années, vous accompagnez l’ASBL carolo Comme Chez Nous dans la structuration de sa communication : mise en forme des rapports, développement de la charte graphique, clarification des messages… Un travail de fond pour rendre son action plus lisible et plus cohérente. En parallèle, vous revenez aujourd’hui d’une mission menée au Cambodge. Dans quel contexte êtes-vous intervenue et quel en était l’objectif principal ?
Charlotte Jeuniaux : Je suis partie d’une page blanche. Nous avons organisé une réunion pour comprendre leur fonctionnement. La comptable est venue avec des factures papier et des fichiers Excel. Elle m’a confié qu’elle ne comprenait pas vraiment Excel. J’ai compris que le problème n’était pas technique. Il était structurel.
C’était un syndicat de défense des travailleurs. Ils avaient un site vieillissant, difficile à mettre à jour. Ils avaient des membres censés payer des cotisations. Ils recevaient des budgets publics, mais la directrice savait que le contexte politique évoluait et qu’il fallait viser l’autosuffisance.
En structurant un petit CRM simple et lisible, nous avons découvert un chiffre choc : si tous les membres payaient leurs cotisations, ils devraient recevoir 135.000 dollars. Ils n’en recevaient que 35.000... Seuls 34 % payaient régulièrement. Ils fonctionnaient « à vue », sans vision globale ni indicateurs clairs. Nous avons mis en place des diagrammes lisibles, des relances automatiques, un site bilingue administrable en khmer et en anglais.
Rien de glamour. Mais c’est cette plomberie organisationnelle qui rend un projet viable ! En fait, la communication n’est pas esthétique. Elle est structurelle. Un site web, un CRM, des indicateurs clairs peuvent transformer la capacité d’action d’une organisation.
Quand la communication devient un enjeu structurel
MonASBL.be : Les ASBL doivent aujourd’hui répondre à des obligations de plus en plus complexes. Pourquoi la communication devient-elle un défi structurel pour beaucoup d’entre elles ?
Charlotte Jeuniaux : Parce qu’on leur demande aujourd’hui d’être aussi structurées que des entreprises, avec les mêmes obligations légales, comptables et stratégiques, sans leur donner les mêmes moyens humains et financiers.
Une ASBL est soumise à un cadre juridique exigeant. Elle doit rendre des comptes, produire des rapports, démontrer son impact. Elle doit être transparente dans la gestion de fonds publics. Mais contrairement à une PME ou une institution, elle n’a souvent ni service communication, ni département IT, ni responsable digital.
On attend pourtant d’elle un site clair, une base de données propre, des indicateurs lisibles, une image cohérente. Tout cela repose généralement sur une petite équipe déjà débordée. Le problème n’est pas le manque de volonté. C’est le décalage entre les exigences et les ressources.
MonASBL.be : Il arrive que des ASBL développent des sites ou des outils digitaux grâce à des subsides. Pourquoi cela ne suffit-il pas toujours à leur garantir une réelle autonomie ?
Charlotte Jeuniaux : L’absence de continuité stratégique ! Beaucoup d’ASBL fonctionnent via des subsides ponctuels. Elles introduisent un dossier pour financer un site ou un outil. Elles obtiennent le budget. Elles travaillent avec une agence. Le site est livré.
Le travail est souvent bien fait. Mais deux ans plus tard, quand il faut modifier une page, ajouter une fonctionnalité ou structurer la base de données, l’organisation doit repayer. Et si elle n’a plus de subside, elle bloque. On parle ici de sites subsidiés, parfois très coûteux, qui deviennent difficiles à faire évoluer.
Ce n’est pas une critique des agences. Elles font un travail de qualité pour des entreprises qui disposent d’un service interne capable de prendre le relais. Mais une petite ASBL a besoin d’autonomie. Quand un outil financé par de l’argent public ne peut pas être géré par l’organisation elle-même, ce n’est pas une gestion optimale des fonds publics.
Une ASBL peut avoir peu de moyens, mais si elle comprend son outil et qu’il est adapté à sa réalité, elle peut avancer. Le vrai enjeu est l’autonomie. Pas la sophistication. Chez Nomad Impact, nous concevons des sites abordables, adaptés et qui permettent une gestion autonome par l’ASBL.
« L’enjeu n’est pas de former des experts techniques, mais de rendre les ASBL autonomes »
MonASBL.be : Quand une équipe ne subit plus son outil mais le comprend, qu’est-ce que cela change concrètement pour elle ?
Charlotte Jeuniaux : Elle change profondément le rapport au pouvoir. Quand une petite ASBL comprend son site ou son CRM, elle ne subit plus. Elle pilote. Elle peut analyser ses données, anticiper, prendre des décisions stratégiques. Elle peut communiquer au bon moment, relancer ses membres, structurer ses dons. L’outil devient un levier. Pas une contrainte.
Une ASBL doit être capable de modifier ses contenus, créer une page, extraire des données, suivre ses indicateurs, comprendre ses chiffres. Elle doit savoir interpréter ses données. L’objectif n’est pas qu’elle devienne experte technique mais qu’elle ne soit plus dépendante.
MonASBL.be : Quand l’outil reste incompris, certaines situations peuvent devenir ubuesques. Vous nous avez raconté le cas d’une ASBL qui a dû refaire son site à trois reprises…
Charlotte Jeuniaux : Elle avait simplement fait appel à une agence à plusieurs reprises via des subsides. Chaque site était correct. Mais elle ne comprenait pas l’outil. Chaque modification nécessitait un nouveau budget. Ce sont typiquement des « sites subsidiés » qui répondent à une exigence ponctuelle mais qui ne construisent pas d’autonomie. Cela pose une question légitime sur la durabilité de ces investissements publics.
De l’observation de terrain à la création de Nomad Impact
MonASBL.be : À quel moment avez-vous décidé de transformer ces constats en un projet concret ?
Charlotte Jeuniaux : Nomad Impact est né d’un inconfort personnel.
J’ai passé deux ans en Asie en tant que nomade numérique. À un moment, j’ai ressenti que je survolais les choses. Je travaillais dans des lieux magnifiques sans réellement contribuer. En revenant en Belgique, j’ai lu un article sur le volontariat mal pensé, sur le « white savior » (NDLR : désigne une posture paternaliste où une personne blanche se met en scène comme sauveuse de personnes racisées, en invisibilisant leur autonomie et leur capacité d’agir), sur la tentation d’arriver avec de bonnes intentions mais sans véritable transmission. Je me suis dit que si je devais intervenir, ce serait autrement : moins spectaculaire, plus structuré, et surtout transférable.
MonASBL.be : Si une ASBL souhaite travailler avec votre structure, par où commence l’accompagnement ?
Charlotte Jeuniaux : Une ASBL me contacte généralement par email ou via le site. Nous fixons un appel de 30 minutes. Ce premier échange est essentiel. Il permet de comprendre la demande, mais surtout de questionner le besoin réel. Après cette prise de contact, je rédige une fiche mission très détaillée. Toutes les tâches sont listées. Le périmètre est clair. Les livrables sont définis. Le calendrier est précisé. Je demande une validation formelle.
Ensuite, un compte « ASBL » est créé pour l’organisation sur la plateforme Nomad Impact. C’est notre espace de travail commun. C’est là que tout se passe : échanges, documents, suivi des tâches, validations.
À ce moment-là, l’ASBL choisit son niveau d’adhésion. Cette dernière soutient la coordination, l’accès au réseau d’experts et la plateforme de gestion. Elle est volontairement modeste pour ne pas créer de barrière d’entrée. La mission ne démarre qu’une fois le périmètre validé et le cadre clarifié.
MonASBL.be : Les associations qui vous sollicitent ont-elles déjà posé un diagnostic sur leurs outils, ou ce travail commence-t-il avec vous ?
Charlotte Jeuniaux : Très souvent, elle arrive avec une solution en tête : « On veut un site », « On veut une application », « On veut un nouveau CRM. » Mais en analysant, on se rend compte que le besoin n’est peut-être pas là. Parfois, le problème est une absence de structuration des données. Parfois, c’est un manque de lisibilité du message. Parfois, c’est une organisation interne floue.
Mon rôle est d’éviter les solutions prématurées. On ne construit pas un outil pour répondre à une intuition. On le construit pour répondre à un besoin réel. C’est pourquoi je pose des questions. Beaucoup. Quel est votre objectif ? Qu’est-ce qui bloque aujourd’hui ? Qui utilisera l’outil ? Qui devra le gérer demain ? Avant toute production, il faut comprendre le fonctionnement interne.
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Trente jours pour remettre de l’ordre dans les outils numériques
MonASBL.be : Une fois le besoin clarifié, vous entrez donc dans une phase plus opérationnelle, avec un accompagnement organisé sur plusieurs semaines.
Charlotte Jeuniaux : L’accompagnement dure 30 jours sous forme de sprint structuré. Il commence toujours par un kick-off à trois : l’ASBL, l’expert volontaire et moi.
- Semaine 1 : analyse approfondie et cadrage.
- Semaine 2 et 3 : production, tests, ajustements.
- Semaine 4 : finalisation, documentation et formation.
Chaque mission se termine par une session de formation à l’outil et la remise d’un guide clair. Si l’équipe ne sait pas l’utiliser seule, la mission n’est pas terminée.
MonASBL.be : Cette logique de structuration et de transmission contraste avec le fonctionnement de certaines ASBL, encore très dépendantes de fichiers Excel ou d’outils dispersés.
Charlotte Jeuniaux : Et pourtant ça change la donne ! Un CRM structuré peut centraliser les dons, la comptabilité, le reporting, la base de données, l’emailing. Aujourd’hui, grâce à l’intelligence artificielle, on peut transformer des données brutes en visualisations simples. Cela permet d’avoir une lecture claire, immédiate, stratégique. Et souvent pour des coûts très raisonnables comparés à des solutions lourdes.
MonASBL.be : Derrière ces missions, il y a des professionnels engagés. Qui sont-ils et comment rejoignent-ils Nomad Impact ?
Charlotte Jeuniaux : Ce sont des designers, des développeurs, des experts en CRM, des communicants. Ils ont déjà de l’expérience. Ils maîtrisent leurs outils. Et surtout, ils ont envie que leurs compétences servent à autre chose qu’à vendre des produits.
Le processus est simple mais exigeant. Une personne m’écrit. Nous organisons un entretien. Je vérifie son autonomie, son expérience concrète, sa capacité à travailler avec des outils didactiques simples et surtout sa pédagogie. La transmission est centrale. Un expert brillant mais incapable d’expliquer ne correspond pas au projet. S’il y a un alignement, il est inscrit sur la plateforme Nomad Impact.
« Une ASBL ne devrait pas devoir introduire un subside lourd pour modifier son site »
MonASBL.be : Un tel accompagnement suppose aussi un cadre financier clair. Comment fixez-vous vos tarifs ?
Charlotte Jeuniaux : Il y a deux niveaux de contribution. D’abord, l’adhésion à la plateforme : 9 €, 29 € ou 59 € par mois selon le niveau d’accompagnement souhaité. Cette adhésion finance la coordination, la gestion de la plateforme et l’accès au réseau d’experts. Ensuite, le budget des missions. Il varie en général entre 1.500 € et 5.000 €, selon la complexité, le volume et le type de livrables.
L’objectif est clair : rester abordable. Une ASBL ne doit pas devoir introduire un subside lourd uniquement pour refaire son site. Nous dimensionnons toujours la mission en fonction de ses capacités réelles.
MonASBL.be : Vous insistez sur l’accessibilité financière. Comment accompagnez-vous les associations qui disposent de moyens très limités, voire inexistants ?
Charlotte Jeuniaux : Nous avons mis en place ce que nous appelons « Impact Access ». Si une ASBL peut démontrer qu’elle fonctionne uniquement sur base de dons privés et qu’elle ne bénéficie d’aucun financement public, elle peut déposer une mission dite « pro bono » ou solidaire sur la plateforme.
Dans ce cas, nous activons le réseau différemment. Nous cherchons un expert prêt à s’engager sur cette mission spécifique. Mais cela reste encadré, structuré, avec un périmètre clair. L’idée est d’ouvrir l’accès quand les moyens sont réellement inexistants.
« La transmission est plus puissante que la performance ! »
MonASBL.be : Votre action ne se limite pas à la Belgique. Pourquoi avoir choisi d’intervenir également à l’international ?
Charlotte Jeuniaux : Parce que les inégalités d’accès aux compétences sont encore plus marquées hors d’Europe. Une ASBL en Belgique ou dans l’Union européenne peut parfois compter sur des subsides, des dispositifs d’accompagnement, voire un ETP dédié à la communication. Dans des pays comme l’Indonésie, le Cambodge ou d’autres régions émergentes, les structures fonctionnent souvent avec très peu de soutien institutionnel.
Nous travaillons actuellement en pro bono avec l’East Bali Poverty Project, en Indonésie. Cette organisation finance l’accès à l’éducation pour des enfants vivant dans des zones rurales très isolées. Elle ne bénéficie d’aucun financement gouvernemental. Elle fonctionne uniquement sur dons. C’est exactement pour ces structures-là que le modèle solidaire de la plateforme prend tout son sens.
L’idée est aussi, à terme, que des missions rémunérées dans des pays à plus forte capacité contributive puissent soutenir des projets riches de sens ailleurs.
MonASBL.be : Au fond, qu’est-ce qui vous nourrit le plus dans ce travail auprès des ASBL ?
Charlotte Jeuniaux : Beaucoup d’humilité.
Je suis frappée par l’engagement des équipes sur le terrain. Par leur capacité à faire énormément avec très peu. Je retiens aussi que la transmission est plus puissante que la performance. Un site spectaculaire impressionne. Un outil compris libère.
Si je pars et que l’organisation continue sans moi, si elle prend des décisions plus sereinement parce qu’elle voit clair dans ses données, si elle n’a plus peur de toucher à son site… alors j’ai fait mon travail. Parce qu’au fond, ce que je veux, ce n’est pas faire de beaux outils. C’est que les personnes qui portent ces projets se sentent plus fortes.
Propos recueillis par Emilie Vleminckx