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FINANCEMENT 29 avril 2026

ASBL, entreprises : deux poids, deux mesures face à l’argent public

En Belgique, le financement public des associations est régulièrement questionné. On pointe du doigt des structures « sous perfusion » ou dans une dépendance à l’État jugée excessive. Pourtant, si de nombreuses ASBL ont perçu des financements publics en 2024, le secteur marchand bénéficie également de transferts considérables, qui ne soulèvent pas le même opprobre social. Cet article permet de mieux comprendre le financement public des uns et des autres, et propose une réflexion sur nos choix collectifs.

[Le dossier de la rédaction] :

  1. ASBL : et si elles faisaient aussi économiser de l’argent à l’État ?

Les ASBL ne sont pas une anomalie budgétaire

Contrairement aux idées reçues, les subventions ne sont pas l'apanage des associations. Selon le Système européen de comptes (SEC), le terme « subside » englobe tous les paiements courants sans contrepartie, qui sont versés par les administrations publiques aux « producteurs résidents » [1]. Cela inclut aussi bien les ASBL – considérées comme des producteurs non marchands – que les entreprises privées. L'intervention publique est donc une modalité standard de fonctionnement de l'économie belge, et non une particularité associative.

Pourtant, le financement des associations est souvent perçu comme une charge ou un « coût », alors même qu’elles assurent une grande partie des missions d’intérêt général et n’ont pas vocation à fonctionner sans soutien public[ 2]. Cette idée reçue sur un coût élevé du secteur non marchand a des effets d'autant plus marqués que les aides aux entreprises sont aussi « cachées », sous la forme d'exonérations fiscales ou de réductions de cotisations sociales. Quant aux ASBL, elles bénéficient plus souvent de transferts directs, plus facilement identifiables.

Cela ne signifie pas pour autant que le financement public des associations ne pose jamais question. Certaines structures peuvent connaître des difficultés de gestion, un manque d’évaluation de leurs actions ou une dépendance importante aux subsides. Ces enjeux existent et alimentent régulièrement le débat.

Le financement public des producteurs non marchands

Si le Baromètre des associations estime à 74 % les ASBL ayant perçu des financements publics en 2024, il brosse aussi un portrait précaire de ce secteur [3], perçu comme étant « sous pression » par l’IPSOS, l’institut à l’origine de ce sondage.

Or, les ASBL ne sont pas des structures périphériques à l’action publique, mais en sont les principales opératrices dans de nombreux domaines. Ainsi, elles sont au service des engagements et obligations publiques dans de nombreuses matières dites « sociales » : santé, enseignement, culture, logement, jeunesse, emploi, aide sociale, etc. Cette réalité se vérifie très concrètement dans des secteurs où les associations contribuent à remplir des obligations légales ou internationales que l’État ne pourrait assumer seul.

Le secteur de l’asile en offre une illustration éclairante. En effet, la Belgique est tenue, en vertu de ses engagements de droit international et de droit européen [4], d’assurer un accueil et une protection effectifs aux personnes qui demandent l’asile. À défaut, elle s’expose à des condamnations, à des astreintes financières et à des constats de violation des droits fondamentaux. Par ailleurs, l’association BelRefugees a employé entre 103 et 127 personnes ces deux dernières années, pour un effectif actuel de 119 travailleurs[ 5]. Grâce à ces emplois, BelRefugees « complète l’offre » [6] de Fedasil et contribue ainsi au respect par la Belgique de ses obligations internationales [7]. Au-delà des chiffres, cela signifie concrètement de l’accueil, de l’accompagnement social, un accès à l’information, à l’orientation et à des services de première nécessité pour des personnes particulièrement vulnérables.

Sans ce type de structures, ce ne sont pas seulement des services qui disparaîtraient, mais aussi la capacité même de l’État à respecter effectivement certaines obligations fondamentales. En effet, dans ce type de configuration, le financement public d’une ASBL ne relève pas d’un luxe budgétaire, mais d’un relais opérationnel face à une capacité publique insuffisante ou saturée. Le recours au subside n’a donc rien d’anormal : il est, factuellement, la façon historique et politique dont nous avons organisé certaines réponses collectives.

Le financement public des producteurs marchands

Pour comprendre le débat, il faut d’abord s’accorder sur les montants. Selon la Banque Nationale de Belgique (BNB), les subventions et aides à l’investissement aux entreprises, dont les ASBL, s'élèveraient à 25,1 milliards d’euros en 2024, soit 4,1 % du PIB [8]. Ce chiffre donne un premier ordre de grandeur, mais il repose sur un périmètre comptable relativement circonscrit.

À l’inverse, la note Un pognon de dingue publiée par Éconosphères propose une estimation plus large du soutien public aux seules entreprises privées lucratives. Celle-ci inclut non seulement les subventions directes, mais aussi l’affaiblissement de la norme fiscale et sociale, ainsi que diverses réductions fiscales et parafiscales. Les auteurs estiment ainsi ce soutien à 53,8 milliards d’euros en 2023, dont 12 milliards liés à la baisse des taux de cotisations sociales patronales et de l’impôt des sociétés, 20,1 milliards de subventions directes et 21,7 milliards de réductions fiscales et parafiscales [9]. Les auteurs soulignent que ce montant représente plus de trois fois l'effort d'austérité demandé à la Belgique par la Commission européenne. Ces aides ne sont pas pour autant dénuées de justification. Elles visent notamment à soutenir l’emploi, à maintenir la compétitivité des entreprises belges ou à encourager certaines transitions, comme la transition écologique ou numérique.

L’écart entre ces estimations ne signifie donc pas nécessairement que l’une serait vraie et l’autre fausse. Il montre surtout que le soutien public au secteur marchand prend des formes multiples, dont certaines restent peu visibles dans le débat public. C’est précisément cette dispersion entre aides directes, allègements fiscaux et dispositifs sociaux qui contribue à naturaliser une partie du soutien public aux entreprises, alors même qu’il représente des montants considérables. À titre de repère, Éconosphères estime que le soutien public aux seules entreprises privées lucratives atteignait 51,9 milliards d’euros en 2022, soit 9,2 % du PIB et 17,6 % des dépenses publiques.

Le poids des aides salariales : un point commun ignoré

L'étude de la BNB compare la Belgique à ses voisins européens. Si notre pays consacre une part aussi importante de son PIB aux subsides – ce chiffre est en moyenne de 1,5% dans les autres pays de l'Union –, il s’agit principalement d’aides salariales : celles-ci représentent environ deux tiers du soutien public total aux entreprises [10]. Ce point de convergence majeur est souvent occulté. Qu'il s'agisse de dispenses de précompte professionnel pour les entreprises privées ou de dispositifs comme le Maribel ou les points APE pour les ASBL, l'objectif est le même : réduire la pression fiscale sur le travail [11].

D’ailleurs, lorsque ces subventions salariales sont intégrées au calcul, la charge fiscale nette sur le travail en Belgique devient comparable à celle de ses voisins, contredisant le discours sur un « handicap salarial » insurmontable qui justifierait des aides toujours plus grandes au secteur privé [12].

Si les deux secteurs bénéficient de ces aides, force est de constater une asymétrie langagière à ce sujet. Les aides accordées aux entreprises sont volontiers décrites comme des « incitants », des « mécanismes de soutien », voire des « investissements » [13] , destinés à préserver l’activité ou l’emploi.

À l’inverse, les financements versés aux ASBL sont plus facilement ramenés à des « coûts » ou à des formes d’ultra-dépendance. Or les mots ne sont jamais neutres : ils orientent la manière dont une dépense publique est perçue. À travers eux se dessine une hiérarchie implicite entre ce qui relèverait de la production de richesse et ce qui serait seulement de l’ordre de la réparation sociale.

Le secteur associatif sous pression : la réalité du terrain

Le baromètre des associations montre également qu’environ 11 % des ASBL ont connu des difficultés financières réelles au cours des 12 derniers mois. Et les causes principales sont claires : la difficulté d'obtenir des subsides, l'inflation ainsi que l'indexation des salaires qu’elle entraîne et des délais de paiement trop longs de la part des pouvoirs publics.

Pour faire face à ces difficultés, de nombreuses ASBL doivent puiser dans leurs réserves (quand elles en ont), pour éponger l'inflation ou l'absence d'indexation de leurs fonds de fonctionnement [14].

Cette fragilité financière n’a rien d’abstrait. Elle se traduit par des équipes qui peinent à se projeter, des recrutements reportés, des contrats qui restent précaires, des investissements remis à plus tard et un temps de travail considérable et toujours croissant, consacré à la recherche de financements. À cela s’ajoute la montée en puissance d’un financement au projet, qui oblige les associations à se conformer à des logiques à court terme, parfois au détriment de la continuité de leurs actions. Là où une subvention structurelle permet d’ancrer un service dans la durée, le financement ponctuel impose une course permanente à la demande, à la justification et à la reformulation des projets. Cette réalité ne concerne toutefois pas l’ensemble du secteur associatif de manière uniforme : certaines structures disposent de modèles économiques plus stables ou de sources de financement diversifiées.

Lire aussi : Recevoir un subside, c’est aussi respecter des devoirs : ce que votre ASBL doit savoir

Conclusion : ce que l’argent public dit de nos priorités

Bien entendu, défendre la légitimité des subsides aux ASBL ne revient pas à considérer que toute aide publique serait, par nature, pertinente ou efficace. Comme les aides aux entreprises, les financements associatifs doivent pouvoir être interrogés : sur leur cohérence, leur utilité, leurs effets réels, leur accessibilité et leur stabilité. Mais cette exigence d’évaluation devrait s’appliquer avec la même rigueur à l’ensemble des soutiens publics, y compris lorsqu’ils prennent des formes moins visibles, comme les niches fiscales ou les exonérations sociales. Cela suppose donc de pouvoir interroger, sans tabou, l’efficacité et la pertinence de l’ensemble des dépenses publiques, qu’elles bénéficient au secteur associatif ou au secteur marchand.

Au fond, la différence de traitement entre ASBL et entreprises tient aussi à la place symbolique accordée au marché. Lorsqu’une entreprise reçoit un soutien public, celui-ci est présenté comme un levier de croissance, d’emploi ou d’innovation. Lorsqu’une association reçoit un subside, il est perçu comme une dépense à justifier. Pourtant, de nombreuses ASBL prennent en charge des missions essentielles que les pouvoirs publics n’assurent pas seuls. Dès lors, la question n’est pas de savoir si elles coûtent à la collectivité, mais ce que coûterait leur absence.

Cette différence de perception est d’autant plus frappante que les finalités poursuivies ne sont pas identiques. Une entreprise soutenue par des fonds publics peut légitimement chercher à accroître sa compétitivité, sa rentabilité ou ses parts de marché. Une ASBL, quant à elle, ne distribue pas de bénéfices à des actionnaires : elle réinjecte ses moyens dans son objet social. Cela ne signifie pas que toute dépense associative serait automatiquement vertueuse, ni que les aides aux entreprises seraient illégitimes. Mais cela devrait au minimum conduire à nuancer certaines réactions indignées : financer une organisation sans but lucratif pour qu’elle remplisse une mission collective n’a rien d’un privilège exorbitant.

Une autre question, plus fondamentale encore, est celle-ci : que choisissons-nous, collectivement, de soutenir avec l’argent public et selon quels critères ? Tant que les aides au secteur marchand seront présentées comme naturelles, stratégiques ou nécessaires, tandis que les subsides associatifs resteront suspects par principe, le débat restera biaisé, et avec lui, une certaine vision de l’intérêt général.

Caroline Watillon

 

[1] H. Godefroid, W. Melyn, T. Roelandt, P. Stinglhamber, S. Van Parys, “Are government subsidies and investment grants to enterprises higher in Belgium?”, IN NBB Economic Review, pp.3 No 9, 2025

[2] https://www.econospheres.be/Un-pognon-de-dingue

[3] Baromètre des associations – 2024

[4] Convention de Genève et Convention européenne des droits de l’homme

[5] Informations reprise sur LinkedIn, le 24 mars 2026 - https://www.linkedin.com/company/belrefugees/

[6] Avec une approche plus humaine et des moyens encore largement insuffisants.

[7] https://www.amnesty.be/infos/actualites/article/belgique-refus-persistant-respecter-droit-accueil-demandeuses#:~:text=En%20savoir%20plus-,Belgique%2C%20Un%20refus%20persistant%20de%20respecter%20le%20droit,l'accueil%20des%20(%E2%80%A6)

[8] Ibidem, pp. 6

[9] https://www.econospheres.be/Un-pognon-de-dingue

[10] H. Godefroid, W. Melyn, T. Roelandt, P. Stinglhamber, S. Van Parys, “Are government subsidies and investment grants to enterprises higher in Belgium?”, IN NBB Economic Review, pp.13 No 9, 2025

[11] Ibidem, pp. 8

[12] https://matribune.be/les-aides-publiques-aux-entreprises-privees-alors-25-ou-54-milliards/

[13] https://www.akt.be/subsides-aux-entreprises-une-lecture-a-nuancer/

[14] Ibidem