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FISCALITé 3 mars 2026

Baisse de l’avantage fiscal sur les dons : « Un donateur sur dix pourrait donner moins », alerte Greenpeace

En décembre 2025, le gouvernement Arizona a annoncé une réduction de l'avantage fiscal des dons aux associations. Particularité supplémentaire : la mesure s’applique rétroactivement à l’ensemble de l’année 2025. La rédaction s’est rendue dans les bureaux de Greenpeace pour rencontrer Marie-Dominique Rémion, directrice marketing et collecte de fonds, afin de comprendre concrètement ce que cette décision pourrait changer pour les équipes, leurs actions et les combats qu’elles mènent au quotidien.

MonASBL.be : Comment cette annonce de la baisse de l'avantage fiscal des dons a-t-elle été accueillie en interne ?

Marie-Dominique Rémion : Lorsque je suis arrivée chez Greenpeace en mars 2025, le travail de mobilisation avait déjà commencé avec d’autres organisations, car la mesure était sur la table depuis janvier.

La Coalition Impact s’est d’ailleurs constituée à ce moment-là pour faire front commun. À l’origine, l’objectif du gouvernement était de supprimer totalement la déductibilité fiscale. Le passage de 45 % à 30 % a donc été présenté comme un compromis, mais cela reste une baisse importante.

Il y a eu une tribune soutenue par 475 organisations et une campagne grand public, « Support Generosity », pour illustrer concrètement les conséquences : que se passerait-il si on retirait 15 % des moyens destinés à la lutte contre la précarité par exemple ? Des parlementaires ont également été interpellés par courrier.

MonASBL.be : Le point le plus contesté concernait la rétroactivité de la mesure.

Marie-Dominique Rémion : Pendant des mois, la décision a été reportée : on pensait qu’elle serait prise avant l’été, puis à la rentrée politique… Finalement, elle est arrivée le 12 décembre, en pleine période de récolte de fonds de fin d’année, qui représente jusqu’à 60 % des dons pour certaines organisations. Cela nous a obligés à adapter notre communication en urgence, à un moment clé.

Bien plus qu’un simple ajustement technique, il s’agit pour nous d’un signal politique fort et alarmant : les mécanismes de solidarité citoyenne sont impactés.

Lire aussi : Baisse de l’avantage fiscal sur les dons en Belgique : quels impacts pour les ASBL et la générosité ?

"Plus de 5 % envisageraient d’arrêter complètement leur soutien... Un tel impact serait dramatique !"

MonASBL.be : Greenpeace dépend entièrement des dons des particuliers. Concrètement, quel est l’impact de cette décision sur votre modèle financier ?

Marie-Dominique Rémion : Greenpeace est 100 % indépendante : nous n’acceptons aucun soutien financier venant des différents niveaux de gouvernement ni du secteur des entreprises. Cette indépendance nous permet de mener nos campagnes et nos actions en toute liberté.

Quant à l’impact financier, des études sectorielles évoquent une possible baisse de 9 % du montant annuel moyen des dons. Un·e donateur·rice sur dix indique qu’il pourrait donner moins en raison de la réduction de l’avantage fiscal, et plus de 5 % envisageraient d’arrêter complètement leur soutien. Pour nous, un tel impact serait dramatique.

Nous avons mis en place des outils pour mesurer l’impact réel. Chaque fois qu’un·e donateur·rice mentionne cette réforme pour diminuer ou arrêter son soutien, nous le comptabilisons. Pour l’instant, nous ne constatons pas d’effet majeur, notamment parce que notre base de donateurs·rices est très sensible aux enjeux de participation citoyenne et d’espace démocratique. Mais nous restons prudents. Beaucoup de personnes n’ont pas encore pleinement réalisé que la mesure s’appliquait déjà à leurs dons de 2025. Nous anticipons un possible effet de retour lorsque les attestations fiscales seront envoyées.

Dès que la décision est tombée, nous avons communiqué de manière proactive auprès des personnes donatrices afin d’être transparents.

MonASBL.be : Justement, de votre côté, avez-vous reçu des explications claires sur cette réforme, notamment sur sa rétroactivité ?

Marie-Dominique Rémion : Nous n’avons pas reçu d’explication claire. L’argument avancé semble être la nécessité de dégager rapidement des moyens budgétaires. Or, ce changement ne devrait pas rapporter des montants très élevés au budget de l’État (autour de 40 millions d’euros par an selon les estimations) au regard des économies budgétaires globales à réaliser, qui se chiffrent en milliards. En revanche, il risque d’avoir un effet dévastateur sur la solidarité individuelle et sur toutes les organisations qui en dépendent.

Ce sont plus d’un million de ménages belges qui soutiennent des causes diverses par un don financier. Cette solidarité citoyenne a toujours été encouragée par des politiques publiques, notamment via la réduction d’impôt. Pour nous, il était donc essentiel d’informer correctement les citoyens sur les raisons et les impacts de cette décision. Dans un contexte de réduction de l’espace civique, l’information est fondamentale.

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MonASBL.be : À court ou moyen terme, est-ce que cela vous oblige à revoir certaines priorités ou votre stratégie de communication ?

Marie-Dominique Rémion : Nous vivons un moment charnière au niveau mondial, avec de fortes tensions sur nos démocraties. Nous pensons qu’il faut saisir ce moment pour engager un maximum de citoyens, notamment les nouvelles générations, et les inciter à s’informer, agir et protester. Renforcer ce pouvoir collectif, ce « people power ».

Nos stratégies de collecte de fonds reposent sur deux axes : rester en contact étroit avec notre base de soutien d’une part, et élargir nos audiences d’autre part. Cela passe aussi par l’espoir : montrer que l’action collective peut produire des résultats et que, malgré un contexte sous tension, nous sommes capables de belles victoires ensemble.

En janvier 2026, par exemple, deux avancées importantes ont eu lieu : l’entrée en vigueur du traité des Nations unies sur la haute mer, qui marque une nouvelle ère pour la protection des océans, et l’adoption par le Conseil de l’Union européenne de l’interdiction des importations de gaz russe. Ce sont de vraies victoires, et pourtant elles restent peu visibles dans les médias.

"Aujourd'hui, les ASBL doivent faire plus, avec moins"

MonASBL.be : Qu’est-ce que cette réforme dit de la place accordée aujourd’hui aux associations dans les politiques publiques ?

Marie-Dominique Rémion : Deux dynamiques se produisent simultanément. D’une part, les politiques deviennent plus conservatrices, ce qui augmente les besoins en matière de défense des droits humains et de justice sociale. D’autre part, on limite les moyens financiers des associations, notamment via des coupes ou des freins à la solidarité. Nous devons donc faire plus, avec moins.

C’est paradoxal, car les associations interviennent précisément là où l’État ne répond pas suffisamment.

Il ne s’agit pas d’un ajustement mineur, mais d’une attaque directe contre la solidarité et, surtout, contre le pouvoir citoyen. Cette décision s’inscrit dans un contexte plus large et inquiétant de pression sur la société civile. D’autres mesures, comme la loi Quintin, sont envisagées ou déjà mises en place pour réduire la capacité d’action des citoyens et des organisations, alors que le contre-pouvoir et l’intégration de voix critiques sont essentiels à une démocratie saine.

Nous observons un basculement important, en Belgique, en Europe et à l’échelle mondiale. Les libertés, les droits humains fondamentaux et certains principes démocratiques que l’on pensait acquis sont aujourd’hui profondément remis en question.

MonASBL.be : Beaucoup d’associations partagent aujourd’hui ces inquiétudes. 

Marie-Dominique Rémion : C’est une réalité que l’on observe à travers ce que nous appelons la convergence des luttes : de plus en plus d’organisations centrent leurs campagnes sur des enjeux fondamentaux comme la justice sociale et climatique, la protection des droits humains et la nécessité de résister. Nous partageons tous et toutes la même inquiétude : le gâteau ne grandit pas, et parfois il rétrécit. Cela renforce la concurrence entre organisations, d’autant plus que certaines perdent aussi des subsides publics et se tournent davantage vers les dons privés.

La réponse passe par la solidarité entre associations. Il faut renforcer les collaborations, soutenir les plus petits mouvements et défendre ensemble l’espace citoyen. Par exemple, nous mettons nos infrastructures à disposition de collectifs lorsque c’est possible.

2026 doit être l’année de la résistance citoyenne. Partout dans le monde, on voit des exemples de mobilisation collective porteuse d’espoir. L’espoir entraîne l’action, et l’action entraîne le changement.

Propos recueillis par Laura Mortier