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VIE ASSOCIATIVE 30 septembre 2022

Que peut nous apprendre le secteur associatif français ? L’expérience de DUO for a JOB

Il y a trois ans, l’ASBL bruxelloise DUO for a JOB a lancé ses activités en France. Culture associative, financements... En quoi les pratiques de nos voisins différent-elles des nôtres ? Quels enseignements en tirer ? À quelques jours du congrès ASBLissimo (13 et 14 octobre) et de la conférence consacrée à la culture associative française, MonASBL.be est allé à la rencontre de Matthieu Le Grelle, l’un des fondateurs de l’ASBL.

Née en 2012 à Bruxelles, DUO for a JOB est une ASBL qui met en relation des jeunes issu.es de l’immigration à la recherche d’un emploi et des personnes de plus de 50 ans, expérimentées, du même secteur professionnel. « Nous sommes partis d’un double constat : les jeunes issu.es de l’immigration ont moins de chance de trouver du boulot et les compétences de la génération des baby-boomers qui partent à la retraite sont sous valorisées », raconte Matthieu Le Grelle, l’un des fondateurs de l’ASBL.

En dix ans, l’association s’est développée à Liège, Anvers avant de passer les frontières françaises et néerlandaises. Désormais, DUO for a JOB existe à Rotterdam, Paris, Lille et Marseille et bientôt à Lyon et Barcelone.

À quelques jours du congrès des associations ASBLissimo, qui se tiendra les 13 et 14 octobre 2022, et de sa conférence "Philanthropie et mesure d'impact : que peut nous apprendre le secteur associatif français ?", programmée le 14 octobre de 9h à 10h30, Matthieu Le Grelle a accepté de partager son expérience chez nos voisins.

Découvrez le programme de ce salon dédié aux ASBL !

"Nous avons pu grandir d’une manière qui aurait été plus compliquée en restant sur un seul territoire"

MonASBL.be : Pourquoi avez-vous décidé de développer DUO for a JOB en France ?

Matthieu Le Grelle : Lorsque nous avons créé les premiers duos, on a vu que c’était vraiment génial ce qui se passait au niveau des rencontres, du mentoring, de la recherche d’emploi, etc. Après quelques années, nous avons donc eu l’opportunité de se développer à Anvers et à Liège.

Très vite, nous avons pensé que pour s’adresser au plus grand nombre il ne fallait pas se limiter à la Belgique, qui n’est pas gigantesque. Nous avions déjà des partenaires français et nous connaissions des associations françaises qui nous disaient qu’il n’existait pas notre équivalent là-bas.

C’est comme ça que j’ai commencé à faire des allers-retours à Paris en 2017, pour un lancement en 2019.

Parallèlement, en matière de financement, le nombre d’acteurs est limité si on ne reste que sur un seul territoire. En allant à Liège et à Anvers cela nous a déjà ouvert plus de portes, et une fois en France nous avions accès à toutes les fondations, tous les acteurs comme Pôle emploi, la Fondation de France, la Société Générale, etc. Et nous avons pu grandir d’une manière qui aurait été plus compliquée en restant sur un seul territoire. Evidemment, cela signifie ajouter de la complexité au niveau de tous les aspects administratifs, notamment.

MonASBL.be : Comment se lance-t-on dans un pays dont on ne connait pas le tissu associatif ?

Matthieu Le Grelle : Avant, je bossais pour Médecins Sans Frontières pour qui j’ai réalisé des missions exploratoires pour ouvrir en Libye ou en Syrie et le principe est souvent le même : au départ on ne connait pas grand monde, puis on nous suggère des noms et souvent il y a des personnes-clés, des fondations qui peuvent nous guider vers les acteurs à rencontrer.

L’avantage c’est que la Belgique est déjà un pays institutionnellement compliqué, avec des cultures et des langues différentes. Quand on a ouvert à Liège et Anvers c’étaient deux mondes opposés.

À Paris, les aspects juridiques étaient plus complexes, il a fallu créer une nouvelle structure et c’est différent au niveau des ressources humaines, mais rien que le fait que ce soit la même langue, c’était plus simple par rapport à Anvers.

Puis, les frontières sont tellement poreuses avec la France : en tant que Belges francophones nous regardons beaucoup les médias, nous suivons la politique française donc c’était assez connu.

"En France, presque toutes les grandes sociétés ont leur fondation"

MonASBL.be : Quelles sont les principales différences que vous observez entre la culture associative belge et française ?

Matthieu Le Grelle : En France, c’est davantage structuré : il y a l’ESS France [la chambre française de l'économie sociale et solidaire, NDLR], avec un secrétaire d’Etat à l’ESS. Le mécénat de compétences est défiscalisé pour les entreprises. Et presque toutes les grandes sociétés ont leur fondation.

Le secteur est plus développé, j’ai vu beaucoup de nouveaux acteurs dans les cinq et dix dernières années. Ce qui peut d’ailleurs créer une forme de concurrence que j’ai surtout ressentie à Paris, plus qu’à Lille ou Marseille. En Belgique, c’est plus petit et ce sont souvent les mêmes acteurs que nous rencontrions.

J’ai aussi observé qu’en Belgique, l’associatif a tendance à se concentrer sur les personnes qui en ont le plus besoin. Par exemple, celles et ceux qui sont plus éloigné.es de l’emploi ou sans abris depuis un certain nombre d’années. En France, les startups sociales sont davantage sur le plafond de verre, c’est-à-dire les personnes plus motivées, plus méritantes ou les meilleures de leur classe dans des écoles des quartiers prioritaires de la ville. J’ai rencontré moins d’organisations qui s’adressent aux personnes vraiment vulnérables. Ce qui nous a conforté dans le fait que DUO for a JOB répondait à un besoin.

MonASBL.be : Au niveau du financement privé quelles sont les différences entre les deux pays ?

Matthieu Le Grelle : Lorsque les entreprises ont des fondations, comme c’est le cas en France, on sait qu’on va parler avec des personnes dont le métier c’est la philanthropie.

En Belgique, souvent, lorsque nous souhaitions approcher une entreprise il fallait passer par la direction ou la DRH (direction des ressources humaines), nous les rencontrions en plein milieu de leur journée de travail et nous arrivions un peu comme un cheveu dans la soupe. C’est plus compliqué quand il n’y a pas de canal, les gens n’ont pas toujours les connaissances du travail social et sont un peu désemparés. Evidemment, ce n’était pas le cas de toutes les entreprises.

Il y a aussi des différences au niveau de la récolte de fonds. Par exemple, en Belgique, où il n’y a pas d’impôts sur la fortune, il y a beaucoup de mécénat individuel. En revanche, notre ASBL n’a toujours pas la déductibilité fiscale en Belgique, alors que nous l’avons obtenue dès le premier jour en France.

"En France, il y a moins ces aspects dogmatiques et manichéens qu’on peut voir en Belgique"

MonASBL.be : Le rapport des associations avec les financements privés est-il aussi différent ?

Matthieu Le Grelle : Au lancement de l’ASBL en 2012- 2013, nous n’avions pas pensé au privé car toutes les autres associations belges que nous connaissions avaient uniquement des subventions publiques. C’était le modèle qui existait.

Puis, à force d’essuyer des refus, ou bien d’entendre qu’il fallait revenir avec un historique de résultats, on a commencé à se tourner vers les entreprises. Nous avons obtenu quelques financements et, en 2014, nous avons reçu le premier Social Impact Bonds d’Europe continentale. Cela a été notre tremplin. Nous avons gagné en visibilité et certains mécènes sont encore dans l’aventure aujourd’hui.

Au tout début, j’entendais des organisations belges actives dans l’insertion socioprofessionnelle qui refusaient de collaborer avec les entreprises. Ça m’a choqué car la plupart des emplois sont dans le secteur privé donc il faut collaborer. On ne peut pas changer les choses dans notre coin.

C’est en train d’évoluer, il y a des organisations comme Infirmiers de rue ou encore Tada qui ont le même fonctionnement que nous. Mais cela concernant une dizaine d’associations.

De ce que j’ai pu observer en France, il y a moins ces aspects dogmatiques et manichéens qu’on peut voir en Belgique.

MonASBL.be : Quels sont les changements (mission, organisation...) qui ont dû être mis en place pour se développer à l’international ?

Matthieu Le Grelle : En termes de back office on se réorganise constamment. Ce qui fonctionnait pour une ville en Belgique ne fonctionnait plus pour trois. Puis, quand nous sommes allés à l’étranger, il a fallu s’adapter. La langue interne est devenue l’anglais.

Il y a une ingénierie organisationnelle derrière et, pour cela, nous sommes accompagnés par des partenaires pro bono comme Rolland Berger qui nous aide à réfléchir à notre structure à chaque étape.

Enfin, il y a aussi quelques différences culturelles notamment au niveau de l’approche du projet. En Belgique, l’approche est : les jeunes issu.es de l’immigration. En France, cela peut être un sujet sensible car parler de l’origine est plus tabou, donc c’est une approche très territoriale et on va pouvoir aider des jeunes de certains quartiers mais pas d’autres.